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Hélène Delalex de retour aux Belles Soirées – Entrevue

Propos recueillis par Marilou Garon

Hélène Delalex, historienne de l’art et conservateur du patrimoine au musée national des Château de Versailles et de Trianon, est de retour aux Belles Soirées pour deux conférences exclusives. Entrevue…

Quel est le but de votre séjour actuel à Montréal ?

Je viens effectuer un stage professionnel au musée des Beaux-Arts de Montréal, car je suis lauréate cette année du concours de conservateur du patrimoine, et dans le cadre de l’enseignement dispensé à l’Institut national du Patrimoine à Paris, je dois effectuer plusieurs stages, notamment dans des musées à l’étranger. J’étais venue une première fois à Montréal à l’automne dernier, donner deux conférences sur l’invitation d’Helena Urfer, directrice des Belles Soirées de l’Université de Montréal, et je dois dire que je gardais un excellent souvenir de ce dialogue avec les montréalais, une vraie rencontre ! J’ai donc hâte de renouveler cette expérience pour deux nouvelles conférences, les 10 et 17 mai prochains.

En tant que spécialiste de l’art du 17e siècle, qu’est-ce qui vous fascine particulièrement dans cette époque ?

Au cours de mes études d’histoire de l’art, je me suis spécialisée dans la peinture du XVIIe siècle, j’ai notamment travaillé sur Claude Lorrain, paysagiste français établi à Rome, et son cercle. Mais j’ai débuté ma formation par des études de Lettres, et je me suis aussi passionnée pour la littérature du XVIIe siècle, les mémorialistes bien entendu et leur esprit rapide et brillant, l’art de dire beaucoup de choses en peu de mots, Mme de Sévigné, Charles Perrault, la princesse Palatine ou Saint-Simon, mais aussi les auteurs comme Racine, Boileau, La Bruyère, et surtout Bossuet, insurpassable. Je garde d’ailleurs toujours un souvenir ébloui de ces lectures. Plus tard, j’ai eu la chance d’exercer mon métier au château de Versailles, au cœur des plus belles collections du XVIIe siècle ; la perfection des proportions par exemples à Versailles, que ce soit dans l’architecture, le décor, les perspectives, les jardins, produit un effet quasi physique sur le spectateur !

Dans l’un de vos derniers ouvrages, Louis XIV intime, vous vous êtes plus particulièrement attachée au personnage de Louis XIV?

Oui, à sa manière de gouverner, ce qu’il appelait « son métier de roi », mais aussi et surtout à sa personnalité, encore mal connue. D’autant plus aujourd’huicar le temps a fait de lui une icône, celle du grand portrait de Hyacinthe Rigaud, incarnation universelle de la majesté royale, une icône sur laquelle s’accentuent les jugements péremptoires et parfois caricaturaux. Il est curieux que cet homme, le plus représenté de l’histoire depuis les empereurs romains, cet homme qui a vécu chaque instant de sa vie sous le regard des autres, se dérobe à ce point… Mais s’il échappe, c’est aussi qu’il cultive le secret, qu’il dissimule sa personnalité naturelle, vive et émotive, sous celle de roi qu’il construit, et qu’il se livre peu car si étrange que cela puisse paraître, Louis XIV était un grand timide ! Il le reconnaît d’ailleurs lui-même dans ses Mémoires, dans un passage remarquable de sincérité où il avoue qu’en prenant le pouvoir, il se vainc d’abord lui-même. Et puis nombreux sont les témoignages sur sa fidélité touchante avec ceux qu’il a un jour aimé, la relation d’affection et d’admiration avec sa mère, Anne d’Autriche, les larmes qu’il laisse échapper en présence de Mme de Maintenon, son goût obsessionnel du détail, et cette fermeté, cette possession absolue de soi-même, jusqu’à la mort, qui reste fascinante.

Plus spécifiquement, en tant que responsable de la Galerie des Carrosses de Versailles, qu’est-ce qui vous émeut encore aujourd’hui dans cette collection?

Après deux années de travaux, nous avons réouvert, l’année dernière, la Galerie des Carrosses à la Grande Ecurie du Roi, superbe bâtiment élevé par Jules Hardouin-Mansart sous le règne de Louis XIV. La collection de Versailles, l’une des plus importantes d’Europe, ne comprend pas de véhicules de voyage mais se compose uniquement de grands carrosses d’apparat, conçus pour frapper les esprits lors des grandes cérémonies dynastiques, baptêmes, mariages, sacres, réceptions d’ambassadeurs, funérailles. Le carrosse du Corps, destiné à montrer le souverain, est d’ailleurs plus à comprendre comme un trône roulant, chef d’œuvres de tous les arts décoratifs. Ces œuvres spectaculaires et monumentales offrent surtout le témoignage le plus vivant de ce qu’était la vie de Cour sous l’Ancien Régime, l’Empire et la Restauration. Il faut alors s’imaginer la beauté de ces grandes cavalcades sous les vivats de la foule assemblée, ces cortèges réunissant une quarantaine de voitures étincelantes, la beauté des chevaux empanachés et le claquement des sabots sur les pavés… Le carrosse, c’est le symbole du pouvoir, du pouvoir en marche, Napoléon l’avait d’ailleurs bien compris et pour son mariage en 1810, son obsession était, entre autre, de surpasser en nombre de voitures les plus beaux cortèges royaux ! En France, les carrosses sont un souvenir lointain des fastes de l’Ancien Régime, mais il faut se rappeler qu’aujourd’hui, de nombreuses cours d’Europe, comme l’Espagne et surtout l’Angleterre, utilisent encore des carrosses attelés à huit chevaux pour des cortèges toujours aussi populaires, par exemple pour la réception de chefs d’Etat étrangers, le jubilé de la reine ou le mariage de Kate et William !

Il sera notamment question, dans votre conférence, de l’histoire des sciences en France. Comment peut-on résumer le rôle qu’a joué Versailles dans le développement des politiques scientifiques à cette époque?

Il est vrai que le nom « Versailles » évoque aujourd’hui davantage les intrigues, les chasses, les fêtes, et surtout l’art, omniprésent, qu’un lieu de sciences, l’idée paraît même incongrue. Pourtant comment imaginer qu’au temps du centralisme politique, Versailles – où tout se décidait – ne fût pas partie prenante ? Sous l’impulsion de Colbert, le pouvoir royal prend conscience des enjeux de la recherche scientifique et en 1666, Louis XIV fonde l’Académie royale des Sciences. Le roi instaure un nouveau contrat entre le pouvoir et les savants dont les travaux doivent servir au bien du royaume et il en fait, comme dans tout, un enjeu politique : celui du rayonnement de la France dans le monde. Il offre ainsi par exemple, en 1688, à l’empereur de Chine Kangxi, deux extraordinaires instruments scientifiques ornés de masques d’Apollon dorés, un Planetarium qui décrit le mouvement des planètes autour du soleil, et un Lunarium, qui anticipe le cycle lunaire sur deux siècles. A cette époque, bien des savants, parmi les plus renommés, fréquentaient la cour de Versailles, d’autres y venaient pour une démonstration devant le roi, consécration suprême, équivalente à un prix Nobel. Ainsi par exemple, sous Louis XIV, la Petite Galerie de Versailles se voit tout éclairée d’une seule bougie grâce à un miroir ardent, et sous Louis XV, on assiste à la construction du plus grand télescope d’Europe, entièrement orné de fleurs de lys, et la galerie des Glaces fut le cadre d’une expérience unique : cent quarante personnes se tenant la main pour subir une expérience d’électricité, un exemple typique de cette « science-spectacle » dont raffolait la Cour !

Et quel rôle joue la science aujourd’hui, dans votre profession de conservatrice ? Que pouvez-vous faire aujourd’hui qui était impensable voilà 10-20-30 ans?

Et bien par exemple, le C2RMF, le centre de recherche et de restauration des musées de France, est aujourd’hui un précieux allié pour les conservateurs. Ce laboratoire de recherche mène des études approfondies sur les œuvres d’art : microscopie électronique, fluorescence X, thermoluminescence, spectrométries infrarouge, chromatographie et autres radiographies…Les résultats de ces analyses nous apprennent beaucoup, par exemple dans le domaine de la peinture, sur la technique d’un artiste, les couches ou dessins sous-jacents dissimulés sous la couche picturale, toute la « machinerie d’un tableau », comme on dit, apparait alors ! Mais aujourd’hui, d’autres domaines du métier bénéficient également des avancées de la science, par exemple en muséographie : j’ai rencontré les créateurs d’une section Art et Sciences à l’Ecole Polytechnique de Lausanne, en Suisse, qui réfléchissent à de nouvelles manières d’exposer les œuvres d’art grâce à des vitrine révolutionnaires, très utiles notamment pour présenter les arts graphiques, toujours fragiles. Grâce à de nouveaux logiciels, le commissaire préparant une exposition peut désormais placer chaque œuvre dans une scénographie virtuelle en 3D et ainsi travailler les points de vus, les perspectives, les confrontations ce qui évite lors du montage de trop manipuler les œuvres. Et dans le cadre de mon travail au château de Versailles, j’ai pu m’investir dans des réalisations de films.

Qu’avez-vous hâte de montrer au public le 10 mai prochain? Avez-vous un objet chouchou parmi les collections scientifiques de Versailles ?

Le choix est difficile…. Peut-être la grande pendule astronomique conçue par Claude-Siméon Passemant sous le règne de Louis XV, véritable monument artistique et scientifique qui restitue de façon spectaculaire la somme des savoirs de l’époque. Ou encore la série des tableaux représentant les animaux qui peuplaient la Ménagerie royale construite par Louis XIV au début de son règne dans le parc de Versailles. Grâce au talent des peintres, Nicasius Bernaerts et Peter Boel, ce sont de véritables portraits d’animaux. Mais la Ménagerie, à l’origine destinée aux plaisirs et divertissements de la Cour, a également joué un rôle important dans l’histoire des Sciences, en contribuant, par les dissections opérées sur les cadavres d’animaux – rien ne se perd ! –  aux progrès de l’anatomie comparée ! Nous préparons d’ailleurs à ce sujet une nouvelle exposition en collaboration avec le prestigieux Science Museum de Londres car nous souhaitons à présent explorer et comparer l’histoire des sciences entre ces deux pays.

Conférences

10 mai – Sciences et curiosités à la cour de Versailles

17 mai – La question de la copie, du pastiche, du faux dans l’art, de l’Antiquité à nos jours

 

 

 

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